MARINETTE

Publié le par Nawa

1935 - 2009. Pendant qu'un curé faisait semblant de l'accompagner au ciel, je faisais le soustraction. 74 ans. C'est finalement un âge respectable pour partir. J'ai d'ailleurs l'impression que sa vie était comme ça. Respectable. Ni trop, ni pas assez. Dommage qu'elle avait tout oublié.
J'ai rencontré Marinette le 1er jour de mon travail en février. Petite dame vaillante, des longs cheveux gris, des traits vieillis mais qui ne trahissaient pas son ancienne beauté. Je ne sais toujours pas pourquoi mais elle m'a émue au 1er regard. Ca m'a presque dérangé puisque tristement, personne ne m'émeut vraiment. Elle avait une de ces classes naturelles qu'ont les grandes dames. Grande par le courage, par l'intelligence. En fait, elle en imposait. Ses yeux étaient un livre ouvert, beacoup ne s'attardaient qu'au titre : la rigueur de la distance est une question de respect. Fallait juste lire entre les lignes et voir que sa froideur n'était que preuve de sa lucidité. Droite, fière, elle est passée devant moi sans me montrer qu'elle m'avait vue.
- Marinette, vous êtes déjà venue ce matin. Vous avez déjà acheté votre dépêche, regardez elle est dans votre panier.
J'ai été surprise par les propos de ma patronne.
- Je vais appeler Pierre, il va vous raccompagner.
Marinette s'énerva. Affirmant que Pierre pouvait aller se faire foutre (sic) et que c'était la 1ere fois qu'elle venait ce matin. Ma patronne insista
- Non marinette, vous êtes déjà venue. Regardez dans votre panier. Vous avez votre dépêche.
Elle ouvrit son panier, en sorti sa dépêche. Elle s'est retournée vers moi, me considérant pour le 1ère fois. Elle m'a demandée si c'était pas ma patronne qui lui avait refourgué son journal à l'insu de son plein gré (sic virenque).
- Même si c'est son genre d'embéter les vieilles dames je ne crois pas madame. Vous aviez déjà votre dépêche.
Elle a sourit et je m'en suis voulue aussi tôt. C'était pas la vérité qu'elle voulait marinette, je l'ai lu dans ses yeux.
Elle a demandé qu'on appelle Pierre.
Une fois partie ma patronne m'a expliquée qu' alzheimer lui bouffait peu à peu la cervelle. Qu'elle perdait de plus en plus la tête. Qu'elle allait passer bientôt de la maison de retraite en maison spécialisée. J'ai compris par là qu'ils allaient bientôt l'enfermer. Il parait que c'est pour son bien. Elle oubliait juqu'à ceux qu'elle aime, jusqu'à ce qu'elle est. Existe-t-il pire torture que les moments de lucidité où elle en prend conscience ? C'est cette douleur que j'avais vu dans son regard tout à l'heure, juste au moment où elle m'a sourie, juste à ce moment.
Les 2 jours suivant elle n'est venue qu'une seule fois. Alzheimer faisait une pause entre ses repas. Bonjour, aurevoir, ni trop, ni pas assez. Puis le grignotage a reprit. Elle est revenue une deuxieme fois. On a appellé pierre. L'obliger à découvrir sa dépêche déjà présente, l'obliger à la conscience de sa perte, une torture. Dans ces moments de crises, Marinette s'échappait souvent. Tjs pour sa dépêche. Elle était donc revenue une 3ème fois. J'étais seule au magazin, sans le courage de la faire passer pour une folle. Le problème c'est que si tu touchais son panier  elle partait en sucette (sic besancenot). Je m'en foutais qu'elle prenne une autre dépêche, mais y a juste le compte, pti bled n'oubliez pas, elles sont toutes réservées.  Je suis passée de l'autre côté du comptoir. J'ai demandé à Marinette si elle voulait faire de la mgie, elle m'a dit oui. Elle a dit abracadabra, la dépeche est apparue dans son panier.
- Vous voyez que vous êtes magicienne Marinette.
- Il faut que ça reste un secret entre nous. Les autres préfèrent me prendre pour une folle. Maintenant vous pouvez appeler Pierre.
J'ai appelé Pierre. Les 2 mois suivant, malheureusement, elle m'a souvent fait des tours de magie. Les jours de repos, elle me confiait des secrets. Malheureusement Alzheimer c'est ce qu'elle préfère, les secrets. C'était rare. Puis mercredi elle n'est pas venue. J'ai de suite su que c'était grave. Elle n'aurait pas loupé un tour de magie, un moment de folie partagée, de folie assumée. A midi je me suis arrétée à la maison de retraite. Elle s'est éteinte dans la nuit. Comme ça, sans autre souci  de santé qu'un grignotage de cervelle. Elle est partie dans son sommeil, paisiblement. Ni trop, ni pas assez. Demain elle aurait du intégrer sa nouvelle maison "spécialisée", loin de son village natal, juste parce qu'elle oubliait. Quand on oublie trop y a que l'enfermenent. Personne n'est assez disponible pour combler les mémoires. C'est pour ça qu'elle est partie. Par fierté de liberté. Elle n'a pas voué sa vie à vivre libre pour mourir enfermée. Elle a eu raison.
Voilà que son petit fils, un de ceux qui préfèrent embrasser les cercueils, cul béni par dépit, a jugé bon d'une cérémonie religieuse. Elle qui m'a dit en secret, qu'elle ne croyait en rien. Je n'étais pas triste, je ne le suis tjs pas. C'est tellement mieux comme ça. 
Et l plus bizarre c'est qu'elle me fait penser à quelqu'un marinette. Elle me fait penser à mon pays Marinette. Elle me fait penser à la France Marinette. Un pays à la cervelle ravagée. Qui oublie jusqu'à ce qu'il est. Il est comme Marinette, au bord de l'enfermenent. Demain, ou après-demain. Juste parce qu'il oublie trop, juste parce que personne n'est assez disponible pour combler sa mémoire. Ni trop, ni pas assez. Il a basculé dans le trop et nous dans le pas assez. Je n'espère ni de révolution, ni de changement. C'est pas ce qui soigne d'alzheimer. Pour éradiquer le vorace, faut lui oter sa bouffe. Marinette ne pouvait oter sa cervelle. J'ai envie de croire que nous si vu qu'elle se résume à des comptes à banque et des assurances en tout genre. Faudrait avoir le courage de la prise de conscience, d'ouvrir le panier et de voir qu'il y a déjà une horreur dedans, c'est pas la peine d'en racheter, qu'on y est déjà venu par là. Prouver qu'on a compris qu'on était gangrainé et que le mal était identifié. Pour au moins finir comme Marinette, ni trop, ni pas assez.

Publié dans RG

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