ROBS...

Publié le par Nawa

J’enseigne dans une école religieuse et je suis chef de projet dans une agence publicitaire. Je peux imaginer que pour ceux qui me connaissent ça tient du non sens. Pourtant, pour la 1ère fois je me sens presque à ma place.
Après le temps de la prière, j’amène le temps de la réflexion. Mes élèves ont 6 ans et je suis la 1ère personne qu’ils rencontrent qui n’a pas de Dieu. Elle est normale (ou presque), 2 bras, 2 jambes, elle est même maîtresse. Vous n’imaginez pas le nombre de questions…Aucune d’inutile.
Ils m’ont demandé si mon mari n’avait pas de dieu non plus. Je leur ai dit que si. il en avait un. Il ne s’appelle pas pareil. Y en a donc plusieurs des dieux ! Les arabes peuvent pas avoir le même que nous…
Je leur ai aussi appris à voter. Un comble quand Dieu choisit pour vous !
Je suis une fenêtre ouverte sur un monde étranger qui leur est interdit. J’aime être cette fenêtre. Je suis chaque jour impressionnée pour ce que j’ai le droit de dire, ce que je me permets de dire. Personne encore ne m’a rien interdit ou même supposé d’interdire. A l’école on doit pouvoir parler de tout sinon on risque de ne savoir rien ou pire, l’inutile. Les interdits finissent en tabous, les tabous en exclusions. Je reste définitivement attachée à la laïcité mais la laïcité en tant que garantie de choix pas en tant que condamnation d’en avoir fait.
Et la pub dans tout ça. Je rassure mon père : je ne vends rien !…En gros, j’assure la logistique. Le projet actuel m’a emmenée à rencontrer un ministre et quelques uns de ses copains dirigeants  des plus grosses entreprises marocaines. Me voilà dans ce bureau immense, un écran d’ordinateur qui n’a rien à envier à une salle de cinéma, les canapés me paraissent bien trop chers pour s’asseoir dessus, une trop grosse table qui trône au milieu quand on sait que le travail qui arrive dessus est déjà fait.Je baisse les yeux. C’est bien ça. Mon jean et mes baskets vertes aux pieds… Comment je suis venue déjà ? Qu’est-ce que je fous là ? Je continue d’apprendre. Quoi ? L’écart entre le rien et le tout. Entre ceux qui survivent  à leur aujourd’hui et ceux qui fabriquent leur demain. entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent. Peut-il seulement exister un autre schéma ? Non. Si. Dans les idéaux, les utopies. Je continue de m’y accrocher. Plus que jamais. Cherchant le chemin qui m’emmène loin du tout, loin du rien. Peut-être que le croisement est après ce bureau, derrière cet homme persuadé de m’impressionner. Le connaître, je n’en retire aucune satisfaction. Le pouvoir me laisse froide. Je ne vois chez ces gens qu’un manque cruel de réalisme, un trop plein d’autosatisfaction, une complaisance les rendant inutiles à un quelconque changement. Personne ne me voit comme une immigrée, arrivée là par seul espoir de nourrir mes enfants. Je suis blanche, française, c’est suffisant pour faire croire qu’on a pas faim. Comment leur dire que y a pas 1 an je mettais mes mômes dans l’avion, 1 valise chacun, 312 € pour tout le monde, sans maison, sans travail, juste des possibilités. Mais la misère aussi à son image dans l’inconscience collective.Elle ressemble à un petit africain le ventre gonflé, sa mère mangeant de l’argile ou encore à ces enfants des rues sales et drogués. Des images prises très loin de nos pays occidentalisés. Le blanc n’immigre pas. Il s’expatrie, si possible dans d’anciennes colonie, en plus y a du choix… Il ne peut connaître la faim, l’humiliation de n’être rien. La misère est ailleurs. Chez nous, les blancs éduqués, elle porte un nom plus diplomatique : » difficultés sociales ». Elle sert de campagne électorale ou a faire croire qu’on est pas qu’un enfoiré. C’est vrai qu’elle est 3 étoiles. A la place de l’argile y a les poubelles. A la place du désert y a carrefour et de la nourriture à voler. Mais je pense qu’elle n’en est pas moins violente et dévastatrice. L’impuissance face à l’essentiel vous mâche les forces et le courage, vous grignote la cervelle et les entrailles, vous pétrit le coeur et l’esprit finissant le travail dans la fatalité de devoir supporter.
Mais alors pourquoi personne ne m’accuse ? Moi aussi je suis l’étrangère qui vient voler le pain. Pourquoi personne ne m’accuse ? On m’ouvre la porte de beaux bureaux et j’ai du boulot en claquant des doigts. des marocains seront tout aussi capable que moi pour ce travail. mais c’est à moi qu’on l’a donné. Mon nom fait bien sur le papier. Il fait penser à la civilisation, la blancheur incarnée, l’instruction et la richesse associées.De quels droits ? J’étais tout aussi pauvre tout aussi peu fréquentable dans mon pays.  Des années de chômage ou tout comme, à chercher, à m’entendre dire que je valais rien, d’accord, on me le disait gentiment.
Accusez moi. Suivez votre logique. Elle vient voler un pain qui n’est pas le sien. Mais non. Ca compte pas. Je suis blanche. Française. Le pain, où qu’il soit, est à nous. Y a que le notre qu’on ne partage pas.

 

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Publié dans Nouvelles du Monde

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